La mondialisation révèle un profond paradoxe : alors qu’elle défend l’ouverture sur le monde par l’accès aux découvertes scientifiques et technologiques, elle entraîne une forme de repli identitaire. De par le monde, une montée en puissance des idéologies suprémacistes se manifeste.
En Occident, les partis conservateurs progressent dans un environnement qui semblait avoir dompté ces questions. Tandis qu’aux États-Unis, la droite conservatrice a accédé au pouvoir d’État avec l’élection de Donald Trump, en France, la droite identitaire a été aux portes de l’Élysée puisqu’à deux reprises, Marine Le Pen et son Rassemblement National sont arrivés au second tour de l’élection présidentielle. Ces exemples, symptomatiques de l’atmosphère générale liée aux revendications identitaires, ravivent des tensions dans l’Est européen. La guerre en Ukraine trouve, en partie, son explication dans des considérations géopolitiques et identitaires. L’évolution du phénomène est d’autant plus incompréhensible dans un pays comme la France qui a tout mis en œuvre pour gommer les identités d’origine avec sa politique de droit du sol, de la République universelle et de l’assujettissement des identités.
Plus près de nous, en Afrique de l’Ouest, engagés dans la défense solitaire de leurs territoires, le Mali, le Burkina Faso et le Niger rompent les liens diplomatiques avec une partie de la communauté internationale, avec en toile de fond, la question de l’affirmation de soi. La plupart des conflits militaro-politiques, au Rwanda, en République Démocratique du Congo, en Côte d’Ivoire, au Cameroun ont pour fondement la question des origines.
À l’intérieur des États, un phénomène nouveau apparaît. En Côte d’Ivoire notamment, l’on observe un intérêt accru pour la culture, la région d’origine… Des groupes ethniques créent des chaînes de télévision sur internet et des groupes WhatsApp pour promouvoir leurs us et coutumes, à travers la découverte de nouveaux talents artistiques, la célébration des anciens ou encore l’organisation de festivals. Le foisonnement des télés, radios et awards baoulé, bété et gouro, entre autres, en est l’illustration.
D’où vient cet intérêt grandissant pour les origines, les cultures et traditions africaines et ivoiriennes, en particulier ? Une des raisons plausibles de cette quête et de la valorisation de l’identité est la réaction à d’autres identités hégémoniques, appréhendées comme des menaces à l’expression et à la pérennisation des communautés ainsi que leurs mœurs. En Afrique, les réseaux sociaux peuvent être perçus comme une autre réponse à cette problématique. En effet, la représentation de soi sur Facebook, YouTube et TikTok exige un renouvellement des contenus attrayants et surtout originaux. Très intéressés par les questions de dot, de mariage, de baptême d’enfants, de règlement de conflits, les utilisateurs des réseaux sociaux en sont venus à se passionner pour leurs cultures et à les faire connaître.
Malgré cet intérêt, l’on constate une méconnaissance de nos histoires, de nos cultures, non enseignées dans les écoles. Il apparaît fondamental de poser les jalons d’une redéfinition de ce qui nous caractérise proprement en tant qu’Africains, Ivoiriens, Baoulé, Bété, Malinké, Sénoufo, Dan, Gouro, d’où la nécessité d’organiser un colloque qui réfléchirait sur un groupe ethnique spécifique, important dans l’histoire et le peuplement de la Côte d’Ivoire. La Côte d’Ivoire compte plus d’une soixantaine d’ethnies dont les Gouro, un peuple hétérogène qui occupe le Centre Ouest du territoire ivoirien. Dans un monde en constante évolution et de plus en plus multiculturel, comment comprendre la quête des origines gouro ? Quelles opportunités y a-t-il à s’intéresser au pays gouro ? Les Gouro de la Côte d’Ivoire : d’où viennent-ils ? Qui sont-ils ? Quelles relations entretiennent-ils avec les peuples de Côte d’Ivoire et d’ailleurs ? Quelles sont les contributions significatives de la culture gouro au plan national et international ?
Les Gouro constituent l’un des groupes ethniques les plus importants de Côte d’Ivoire. Ils sont considérés avec les Gagou/Gban comme les plus anciens peuples du territoire. Les femmes gouro sont reconnues comme de farouches entrepreneurs, leaders dans le secteur du vivrier. Le masque/danse Zaouli, inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO depuis le 06 décembre 2017, est une vitrine culturelle ivoirienne. Dans l’imaginaire populaire, le nom des Gouro est souvent associé aux vertus aphrodisiaques d’un cure-dent. Leur histoire, leur culture et leur contribution à la vie de la nation sont cependant méconnues du grand public.
Présents dans les régions de la Marahoué, du Goh, du Haut Sassandra, les Gouro ont une culture qui mérite d’être explorée. Leur proximité avec divers peuples ivoiriens et africains, (baoulé, bété, wan, ayahou, yowlè, mona, dan, sénoufo, malinké, peul, bissa, …), en fait un groupe ethnique dont le dynamisme est à la mesure de ces interconnexions. Le peuple gouro est riche de son histoire, de ses traditions, de son art, de son artisanat, de sa générosité, de son hospitalité, de son courage. L’on doit à des écrits d’éminents chercheurs comme Claude Meillassoux (1964), Bah Bi Youzan (1989), Tououi Bi Irié Ernest (2009) d’avoir observé et analysé le peuple gouro. Cependant, ces recherches restent accessibles aux seuls universitaires. Il est temps de présenter et de diffuser ces travaux relatifs au pays gouro pour une meilleure connaissance de sa culture et de ses hommes et femmes.
Dans le cadre des activités académiques du Groupe de Recherche en Art du Spectacle (CRAS), un Colloque International Pluridisciplinaire sur les Gouro de Côte d’Ivoire, les 03, 04 et 05 décembre 2024, se tiendra à l’Université Félix Houphouët-Boigny. Le présent projet de rencontre se propose de porter un regard scientifique sur le pays gouro, d’explorer son origine, son identité, sa place, sa contribution et ses perspectives d’avenir dans la vie socio-politique et culturelle ivoirienne et africaine.